Chère inconnue IX


Chère inconnue, quelques mots sans importance, quelques mots, témoins perchés aux potences, quelques mots de désordre, écho d’un royaume sans bord. De tôle ce matin, je fais voyage accompagné par le pâle hiver, par des râles divers; je me cogne aux parois de ma stalle, le cahot mord mes vertèbres, je navigue immobile à l’étroit sur une banquette mauve. Mâchée par le bruit de moteur, ma pensée se fait molle, sans vigueur, une trace de charbon écrasée dans les arbres morts, clouée de froid. Pardonnez-moi si je n’ai rien à offrir que quelques suppliques à genoux, que le bruit de la chair sur des cailloux; d’autres m’ont déjà tout pris, je n’ai plus que le goût du dégoût. Les muscles las de convulser sous les pleurs silencieux, mon corps s’effrite jusqu’à son tombeau de feuilles. Sur mes orbites solubles, la voûte se fait point, un dernier écueil, un rien. Sans doute, mon dernier souffle sera un regret ainsi formulé : « j’aurais aimé fleurir tes lèvres de baisers ».

 

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Chère inconnue VIII


Chère inconnue, dans mes rêves, vous me baisez. Avide, je me perds dans l’immensité de votre peau. M’accrochant à un sein, je reprends mon souffle et sitôt vous me replongez dans l’étreinte de vos reins. Aphrodite protéiforme au visage passé et futur, aux galbes abusés et fantasmés, chimère des désirs qui dans ce monde clos me guide dans le jouir, le fuir. Mais à cette fugue immobile, succède le monde tombeau où milles âmes bousculent mes sens et attisent mes manques. Tous ces corps aux fourreaux me tuent aussi sûrement qu’une lame. Chair inconnue, chère nue, laissez-moi boire à vos lèvres en crue, noyant de rubis et d’ambre l’écrin écru couvrant mon peu de vertu. De vous, je veux jouir. En vous, je veux périr. Chair tombeau, engloutissez mes restes.

 

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Chère inconnue VII


Chère inconnue, je dois vous dire avant de vous chérir que de souffrir mon cœur ne cesse, et de votre corps, je ferai liesse, je ferai laisse. Sans vous, je gis mes heures. Par vous, surgit mon meilleur, le verbe vainqueur dissimulant un cœur vaincu, les gestes d’ardeur de ma sève en crue. Explorez-moi comme une terre inconnue, modelez-moi comme un pot de terre crue. Nu, je me jette à vos pieds; esclave, je vous lave. Je ne suis qu’une épave dépravée, sabordez mes vertus. Je supplie plus que je n’exige car, sage, l’âge m’a enseigné que liberté seule n’est que perte de temps et que la seule liberté est de choisir de qui l’on souffre. Souffrez-moi.

 

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Chère inconnue VI


Chère inconnue, voilà peut-être que je m’adresse à vous, ainsi pour la dernière fois. Je vous ai rêvée, fraîche altérité, joie neuve chasseuse du passé, mais voilà que d’hier, ressurgit rampante celle que je croyais pour toujours oubliée. À notre rencontre, je l’ai vue en conquête mais en vérité j’étais la conquise, la terre foulée, l’annexe à ses rebonds gorgés de volupté. Je me souviens encore dans les moindres détails de ce couloir qui me l’a dérobée, ses moulures grossières et son tapis aux motifs floraux élimés; et tes larmes, tu partais tes paumes de mon cœur, seules ensanglantées, tout en m’offrant le spectacle de l’amante repoussée. Deux fois, le coup de grâce, de grâce rends-moi mon cœur qui de toi seul peut battre, de grâce rends-moi ces larmes qui sur mon visage devraient couler. Battu, défait, vaincu, vain cœur qui ne sait plus battre, qui ne saigne que ton sang, daigne m’offrir la mort à présent. Mes mots confus confondent le présent du passé, m’as-tu tué ce jour-là? m’as-tu aimé jamais? Jamais plus poème ne sera vierge de toi et pourtant mon temps s’écoule sans je t’aime. Une passion en entame laissée en suspend loin de ses charmes…

 

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Chère Inconnue V


Chère inconnue, belle effigie figée dans mes ombres, de la bête l’obsédant nombre, vos mimiques agitent, dans les souilles de mon âme, les dépouilles chimériques de romances oubliées. Vibrantes, sur les sommets négatifs, mes muses vêtues en corbeau dansent, leurs corps couverts de noires graphies, exécutant une sensuelle chorégraphie. Les seins, aux traits de sueur, giclent, éclats pris dans les blêmes lueurs de mes désirs inavoués – que de vos doigt vous maitrisez comme de vulgaires poupées. Vos fils tiraillent ma peau, je m’agite gonflant d’ivresse, gonflant d’hubris. Certes, je ne suis qu’à la fosse et elle vit de divin, mais, en l’instant, je me crois d’envol et amant devient, jusque pousse au cœur l’horreur de vérité; une inconnue de plus m’enchaînera dans les noires tranchées au soliloque et à l’air vicié où les crues dans la gorge restent coincées, où le mâle se dresse et retombe pour mieux se briser. La beauté est un tranchant où le romantique aime à s’entailler. Chère inconnue, vos charmes acérés de mon sang m’ont évidé.

 

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Chère inconnue IV


Chère inconnue, chair inconnue, je vous vois au loin dans la rue, silhouette prise de foule, mon cœur dans la houle. Belle île où mes bras aimeraient s’arrimer, jeter cordage pour sur le chaud du corps se prélasser. La rue vous dévore si vite, votre pas pressant comme une fuite, l’intention vous guide. Moi je chasse d’admiration, taillant sur la crête mobile des passants un chemin vers vous, ma sirène ivoire, ma reine au brisant sereine. La masse écumante semble vous porter toujours en avant, tel un vaisseau conquérant. Moi esquif avalé par les creux, je reste envieux dans le sillage, épuisé, mes rêves ancrés dans vos tendres mouillages. Mon cœur inondé sous les coups de boutoir, sombre, sombre, me voilà rafiot, matelot plein de suppliques éparses aux décombres, la voix prise d’eaux, l’espoir meurtri par les cinglantes lames. Un drame muet se joue sur votre horizon, moi qui ne voulait que vous arraisonner, monter à votre bord pour vous bercer de baisers. L’océan d’hilotes m’a sabordé et noyé. Mon Amérique s’éloigne, invincible à mes rames, déjà engouffrée dans une distante rame qu’une sirène s’empresse de faire filer. Seul, sur le quai, corps au sec, regard embué, le souffle fait d’abysse mon âme abymée.

 

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Chère inconnue III


Chère inconnue, de passage parmi les hommes, je vous ai croisée au cinéma. L’hiver enveloppant vos charmes d’étoffes chaudes, j’étouffe un soupir et murmure dans votre dos une ode. Rien ne m’émeut plus que l’amour en aube chassant du cœur l’amer d’une ancienne mue, crue sanguine parcourant l’échine, celle que l’habitude courbe d’usure, se déploie d’émoi et la joie jaillit, vive au visage, nouvel amant naissant roi. Mais, à peine par vos yeux couronné, me voilà de désir sans espoir consumé. Les silencieux couloirs me jettent à quelques rangées de votre corps. Le noir percé d’éclairs, scène après scène, je nous rêve nus ensemble dans un obscène charnier. Je suis bien désolé, l’amour n’est pour moi qu’un instrument pour me déposséder. Je me jette aux seins pour y finir crucifié, dans les reins brisé convulsant comme le communiant pris de transe sous les rayons colorés qui coulent entre les plombs. De plomb, de plomb, empêtrés, vous voilà par l’issue libérée. La bobine a fini son œuvre et moi je reste dans les ténèbres accrues de votre absence.

 

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Chère inconnue II


Chère inconnue je reviens près de vous, mes mots rampants à vos pieds, teins d’émaux d’émotions gonflées par un lyrisme suranné. En vert et contre tous, je brûle d’un grand feux, cœur foyer pris par l’amour fou d’une vouvoyée qui dans les ramures de mon esprit ne cesse de louvoyer, une insaisissable semant brasier. Vive sève fuyante, explose en bouquet de rouges bosquets, tons d’automne retrouvés je porte toujours le fardeau de celle qui vous a précédée. Alors je vous en prie cédez à l’appel de mes lèvres meurtries, des cris d’écrits sans saveur, syllabes brèves jetées à l’air. Mes yeux postés sur la jetées cherche chair comme la vigie cherche terre. Mes hiboux en mouettes me guident aux creux des sylvestres vagues faites d’ennui… Même les lettres s’épuisent, s’amenuisent, la nuit se fait profonde et étouffe vos flambeaux rubis, sans d’autre bruit que celui des bris de mon âme sous vos pieds. Ô perfide sylphide invasive à mes rêves, à mon réveil évaporée, vos promesses serpentines percent dans le poreux de mes rétines et me laissent en blesse tout le jour. Joug d’amour sans secours que celui du sommeil où je sombre sans volonté pour chérir en songe celles qui m’ont abandonné.

 

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Chère inconnue I


De rose vêtue,
Ma violette, ma reine muette,
Tu as fané me yeux.

Chère inconnue, je vous dérange et je m’en excuse mais au monde sous une de ses secrètes franges, une apparition a fait sonner son verbe étrange, l’évidence dévoilée, ma muse porte vos reflets. Dans la nuit sans doute sentez-vous s’effacer votre beauté, c’est que doucement je vole vos traits dans mes vers, fait d’horizon en face B. Mes mots sans ruse ne font que suivre des séraphins les instructions. Ici, sur le vierge des terres, j’entame en gestes doux la construction d’une tour empruntant la grâce de votre cou. Au détours d’un rêve je vous y attend, tressant poèmes visant sommet sans compter à en perdre pieds. Sans vous j’ai perdu le goût des mots tenus, j’ai perdu goût. Les jours s’éveillent successifs et plaintifs, pleins d’à coup en germe, portant des coups d’estocs par mes larmes émoussées. L’hankou dort à mes côtés, je crains de périr sans vos baisers, je tiens cœur à ma tête blessée mais pressez votre pas amante rêvée.
Dans ma cache sans relâche, je creuse, mains nues, la croute aurifère pour nous tracer belle route au cœur des sommeillants mystères.
Même si les longues heures accumulent le gris, le gris des jours sans vous, je chante épris à la croisée de nos chemins pour pousser un crépuscule plus loin mon languissant destin. Demain, demain je vous étreins ou je m’éteins.

 

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