Sans mesure


Rendez-moi les routes d’Espagne!
Rendez-moi les bois nus
Où la peau se mêlait à l’écorce.
Rendez-moi cette joie en amorce,
Les déroulantes des campagnes
En ronde-bosse jusqu’aux étreintes attendues.
(Rendez-moi) l’ignorance,
Les corps toniques de la romance,
Ce temps sans mesure,
Sans usure…
Rendez-les-moi, à vos pieds ; auguste, vulgaire, divin, je rampe moins que rien.
Face au destin inique, je n’ai pour arme que ces suppliques.
À vos pieds, auguste, vulgaire, divin, je rampe presque éteint.

Chère inconnue IX


Chère inconnue, quelques mots sans importance, quelques mots, témoins perchés aux potences, quelques mots de désordre, écho d’un royaume sans bord. De tôle ce matin, je fais voyage accompagné par le pâle hiver, par des râles divers; je me cogne aux parois de ma stalle, le cahot mord mes vertèbres, je navigue immobile à l’étroit sur une banquette mauve. Mâchée par le bruit de moteur, ma pensée se fait molle, sans vigueur, une trace de charbon écrasée dans les arbres morts, clouée de froid. Pardonnez-moi si je n’ai rien à offrir que quelques suppliques à genoux, que le bruit de la chair sur des cailloux; d’autres m’ont déjà tout pris, je n’ai plus que le goût du dégoût. Les muscles las de convulser sous les pleurs silencieux, mon corps s’effrite jusqu’à son tombeau de feuilles. Sur mes orbites solubles, la voûte se fait point, un dernier écueil, un rien. Sans doute, mon dernier souffle sera un regret ainsi formulé : « j’aurais aimé fleurir tes lèvres de baisers ».

 

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Chère inconnue VIII


Chère inconnue, dans mes rêves, vous me baisez. Avide, je me perds dans l’immensité de votre peau. M’accrochant à un sein, je reprends mon souffle et sitôt vous me replongez dans l’étreinte de vos reins. Aphrodite protéiforme au visage passé et futur, aux galbes abusés et fantasmés, chimère des désirs qui dans ce monde clos me guide dans le jouir, le fuir. Mais à cette fugue immobile, succède le monde tombeau où milles âmes bousculent mes sens et attisent mes manques. Tous ces corps aux fourreaux me tuent aussi sûrement qu’une lame. Chair inconnue, chère nue, laissez-moi boire à vos lèvres en crue, noyant de rubis et d’ambre l’écrin écru couvrant mon peu de vertu. De vous, je veux jouir. En vous, je veux périr. Chair tombeau, engloutissez mes restes.

 

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Proses II


Prose d’hiver, diverge et pousse, repousse ces douleurs, qui font des heures un écueil, d’où je m’extrais avec effort. Prose, étends tes bras que j’y pose mes vers affectés. Mon visage a vu mourir tant de larmes; mes lèvres s’usent à n’être jamais baisées; mes mots tendres trébuchent et finissent en rimes brisées. En moi le gouffre, prose le saut et fleur un sommet. La chute doux pétale, j’offre ma mort en bouquet. Affleure du cœur, affecte un dernier soupir, pousse encore un soir plus loin. Qui saigne encore vit, qui sait, les rives m’offriront encore envie. Prose, car je n’ai rien à perdre, prose jusqu’à s’éteindre.


Alors, on sème et dans ces graines que la terre nous prend, on espère que germera une paire pour aimer, essaimer à nouveau plus grand, plus que seul, plus que nous. Nouveau monde en puissance, puisant dans deux pour lever des astres neufs. Le ciel s’éclaire un peu d’amour, le mal éteint ses feux et chaque aube 

semble dépourvue de crépuscule, comme si un détour secret avait lié entre eux les jours, pour que tout reste lumière; et puis, le devenir devient souvenir et la nuit s’étend plus noire qu’aux origines, jusqu’à la prochaine éclosion des cœurs.


Je coule doucement entre les draps du temps, l’habitude lasse rendant la douleur presque anodine. Ma pensée quelque peu s’égare et soudain butte sur un passé enchanteur mu en cruel présent. Pourquoi mes songes reviennent-ils sans arrêt sur les traits de celle que mes yeux ne pourront plus jamais contempler? Chère inconnue, qu’attendez-vous pour me sauver.

 

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Chère inconnue VII


Chère inconnue, je dois vous dire avant de vous chérir que de souffrir mon cœur ne cesse, et de votre corps, je ferai liesse, je ferai laisse. Sans vous, je gis mes heures. Par vous, surgit mon meilleur, le verbe vainqueur dissimulant un cœur vaincu, les gestes d’ardeur de ma sève en crue. Explorez-moi comme une terre inconnue, modelez-moi comme un pot de terre crue. Nu, je me jette à vos pieds; esclave, je vous lave. Je ne suis qu’une épave dépravée, sabordez mes vertus. Je supplie plus que je n’exige car, sage, l’âge m’a enseigné que liberté seule n’est que perte de temps et que la seule liberté est de choisir de qui l’on souffre. Souffrez-moi.

 

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Proses I


Je reste là, les yeux présents dans une absence béante. En vie, entre rives, isolât dans l’antre vide de mon crâne. L’absurde frappe, évidence rude, chaque souffle n’est qu’un cruel interlude, un effort désespéré pour éluder la mort, que j’espère prompte et inféconde. Entre temps, entre souffle, j’essaie de tordre le réel, de bâtir un hors-monde, placide étal, lieux sereins où je guette l’instant fatal. De ma hune branlante, mes larmes reflètent mille horizons, prisons prises d’une noire saison, celle des lamentations. La vie n’est qu’un laps de sang inutile, un lapsus divin, dévastateur.


Rien ne s’offre à nous que la désillusion – bientôt l’on s’éveille encore pris de rêve, la bave séchée sur la joue, les pupilles s’ébrouent pour se défaire de la nuit et l’ombre prend sa place. Le soleil perce difficilement les brumes qui habitent ceux qui ont grandi d’un amour boiteux. Ils avancent nonchalamment, leurs pieds foulent les bris d’âmes et se blessent, chariots aux traces rouges, mains au charnier qui bougent. Ensevelis à l’air libre.


Je vous laisse le béton et l’or des cités, je garde les pierres, les cailloux, les graviers. Je vous laisse les chefs, les seigneurs et les couronnés, je préfère la compagnie des moribonds, des ladres, des usés. Désabusé, plus rien ne m’éveille, les heures s’écoulent, goutte à goutte, sur mon front percé – lancinante peine d’un cœur cadenassé. Je ne me sens vivre qu’au plus sombre de la nuit, quand le corps nu jeté au froid convulse, quand les yeux s’accrochent à la moindre flamme pour creuser les ténèbres, quand la voix se teinte d’une douceur funèbre. Dans la gorge, déjà l’âme s’échappe, apaisée.

 

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Chère inconnue VI


Chère inconnue, voilà peut-être que je m’adresse à vous, ainsi pour la dernière fois. Je vous ai rêvée, fraîche altérité, joie neuve chasseuse du passé, mais voilà que d’hier, ressurgit rampante celle que je croyais pour toujours oubliée. À notre rencontre, je l’ai vue en conquête mais en vérité j’étais la conquise, la terre foulée, l’annexe à ses rebonds gorgés de volupté. Je me souviens encore dans les moindres détails de ce couloir qui me l’a dérobée, ses moulures grossières et son tapis aux motifs floraux élimés; et tes larmes, tu partais tes paumes de mon cœur, seules ensanglantées, tout en m’offrant le spectacle de l’amante repoussée. Deux fois, le coup de grâce, de grâce rends-moi mon cœur qui de toi seul peut battre, de grâce rends-moi ces larmes qui sur mon visage devraient couler. Battu, défait, vaincu, vain cœur qui ne sait plus battre, qui ne saigne que ton sang, daigne m’offrir la mort à présent. Mes mots confus confondent le présent du passé, m’as-tu tué ce jour-là? m’as-tu aimé jamais? Jamais plus poème ne sera vierge de toi et pourtant mon temps s’écoule sans je t’aime. Une passion en entame laissée en suspend loin de ses charmes…

 

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Déshérité


Je suis le déshérité. Déjà de tes traits j’ai perdu l’essentiel; mes songes recomposent hésitants ta silhouette, palais charmant qui dans les bois, même les plus nus, abritaient mon front de toute les intempéries de mon âme. De l’oubli tu ressurgis toujours, traînant avec toi la mélancolie, indépassable rumeur ruminante sans cesse quelques jours sans nuit. Que de nuits maintenant, et pourtant je reste sans sommeil; à demi songe je reste d’heure en heure sans hâte de dévoiler le reste, ce surplus de vie où tu n’es qu’absence, un abcès abstrait lestant l’esprit, un béant que les yeux questionnent sans trêve. Que l’on me porte l’acier au cœur, ma vie si brève semble porter la douleur de plusieurs siècles. Ni lance ni glaive et pourtant chaque jour est une marche forcée où tu me panses en rêve.

 

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Chère Inconnue V


Chère inconnue, belle effigie figée dans mes ombres, de la bête l’obsédant nombre, vos mimiques agitent, dans les souilles de mon âme, les dépouilles chimériques de romances oubliées. Vibrantes, sur les sommets négatifs, mes muses vêtues en corbeau dansent, leurs corps couverts de noires graphies, exécutant une sensuelle chorégraphie. Les seins, aux traits de sueur, giclent, éclats pris dans les blêmes lueurs de mes désirs inavoués – que de vos doigt vous maitrisez comme de vulgaires poupées. Vos fils tiraillent ma peau, je m’agite gonflant d’ivresse, gonflant d’hubris. Certes, je ne suis qu’à la fosse et elle vit de divin, mais, en l’instant, je me crois d’envol et amant devient, jusque pousse au cœur l’horreur de vérité; une inconnue de plus m’enchaînera dans les noires tranchées au soliloque et à l’air vicié où les crues dans la gorge restent coincées, où le mâle se dresse et retombe pour mieux se briser. La beauté est un tranchant où le romantique aime à s’entailler. Chère inconnue, vos charmes acérés de mon sang m’ont évidé.

 

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Chère inconnue IV


Chère inconnue, chair inconnue, je vous vois au loin dans la rue, silhouette prise de foule, mon cœur dans la houle. Belle île où mes bras aimeraient s’arrimer, jeter cordage pour sur le chaud du corps se prélasser. La rue vous dévore si vite, votre pas pressant comme une fuite, l’intention vous guide. Moi je chasse d’admiration, taillant sur la crête mobile des passants un chemin vers vous, ma sirène ivoire, ma reine au brisant sereine. La masse écumante semble vous porter toujours en avant, tel un vaisseau conquérant. Moi esquif avalé par les creux, je reste envieux dans le sillage, épuisé, mes rêves ancrés dans vos tendres mouillages. Mon cœur inondé sous les coups de boutoir, sombre, sombre, me voilà rafiot, matelot plein de suppliques éparses aux décombres, la voix prise d’eaux, l’espoir meurtri par les cinglantes lames. Un drame muet se joue sur votre horizon, moi qui ne voulait que vous arraisonner, monter à votre bord pour vous bercer de baisers. L’océan d’hilotes m’a sabordé et noyé. Mon Amérique s’éloigne, invincible à mes rames, déjà engouffrée dans une distante rame qu’une sirène s’empresse de faire filer. Seul, sur le quai, corps au sec, regard embué, le souffle fait d’abysse mon âme abymée.

 

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